Déclaration d’intention

 

Mes photographies sont des objets. Je voudrais qu’elles soient appréciées comme telles, pour leurs qualités sensibles et matérielles. Je voudrais qu’on les prenne du bout des doigts pour sentir le grain du papier, qu’on les caresse du bout des yeux pour gouter les pigments des encres. On ? Ce serait les corps fatigués des travailleurs, les mains maladroites des étudiants, le plaisir des amateurs autant que des professionnels. Elles auraient leur place au-dessus du canapé ou de la télévision, à côté de la photographie de mariage et de la boule à neige, souvenir de vacances, tout aussi bien qu’accrochées aux cimaises d’une galerie ou d’un lieu public, pour un plaisir partagé.

Je suis titulaire d’un doctorat en esthétique. J’ai donné des conférences, collaboré avec des photographes et j’ai écrit plusieurs livres et articles sur la photographie, son histoire et sa place parmi les arts. Néanmoins, je suis un amateur car ma photographie est une recherche bien davantage qu’un savoir-faire. Je ne me préoccupe pas de maîtriser les codes des images qui instituent le métier et permettent de remplir les obligations médiatiques ou informatives qui incombent aux professionnels.
Mon travail photographique est guidé par une sorte d’introspection culturelle. Je cherche mon identité, non pas civile, non pas même psychologique, mais culturelle. La mémoire dont j’ai hérité est quelque part dans mon corps et j’essaie de la dire pour la transmettre en photographies. C’est là le sens de la création : hériter, créer, transmettre. Ma recherche introspective n’a donc rien à voir avec la vanité d’un ego qui se croirait unique. Elle relève bien davantage de la recherche d’une identité partagée, de la demande d’une communauté esthétique.

Les choses que je photographie sont diverses et je les photographie de diverses manières. Cet éclectisme déroutera sans doute ceux qui ont l’habitude d’associer le nom d’un auteur à un style, une identité civile à une identité plastique. Mais je ne crois pas que mon entreprise puisse obéir aux catégories, portrait ou bien paysage, noir et blanc ou bien couleurs, pictorialisme ou objectivité. La mémoire ne se laisse pas découper en tranches. Elle se manifeste par moments au gré des rencontres, en fragments qui se tiennent plus ou moins ensemble. Finalement, mes images forment des corpus souples. Elles glissent d’un sujet à l’autre, croisent leur plastique avec comme horizon cette culture que j’espère partager.

 

Marc TAMISIER