À propos de Haute Tension de Jean Cazelles



Je vais parler des photographies que Jean Cazelles a réalisées à partir d’une carte électronique, mais, auparavant, je voudrais partager un souvenir. Il y a des années de cela, j’avais été amené à étudier la photographie d’architecture et je m’étais trouvé confronté à la question de la frontière entre architecture et urbanisme. J’avais alors appris qu’un phénomène assez nouveau était venu changer la donne. Auparavant, on peut dire que l’urbanisme était un prolongement de l’architecture. Si celle-ci était fonctionnaliste, elle s’entourait nécessairement d’une ville où le design fonctionnel prévalait ; si elle était rationnelle et universelle, elle demandait des poutres d’acier, du béton armé et des parois de verre dans un univers d’angles droits, mais aussi, en tant que privilège de l’humanité, sa rationalité appréciait les contrastes avec la luxuriance des végétations. Cependant, à la fin du 20siècle, il fallut intégrer les phénomènes de flux : flux des voitures et des passagers des métros aux heures de pointe, flux des consommateurs dans les hyper centres commerciaux, flux des marchandises autour du monde, flux des avions dans les aéroports des mégapoles… Et ces flux demandaient un urbanisme nouveau, autonome, de telle sorte que les deux disciplines apparaissent maintenant à la fois complémentaires et concurrentes : car si l’on envisage la vie comme un flux, il est difficile d’en imaginer les lieux et inversement, alors même que tout ce qui est en flux est aussi bien stocké par moments.

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Il y a quelques mois, Jean Cazelles avait déjà réalisé une première série de dix photographies à partir d’une carte à puce. Il avait appelé cette série Quartier sensible et les images nous montraient plutôt des vues générales, dévoilant des horizons mouvants en avant desquels les composants de la carte (diodes, condensateurs, transistors, résistances…) composaient des sortes d’assemblages urbains imaginaires.

La nouvelle série, intitulée Haute Tension nous fait davantage entrer dans ces univers. Les horizons n’ont pas totalement disparu, mais ils se font plus proches et si une des photographies donne encore un effet de surplomb, la plupart semblent prises depuis la hauteur d’un composant ou d’un autre. En même temps, la lumière s’est faite plus locale. Elle ne se diffuse plus tous azimuts. Elle montre des directions, des voies entre les composants, des ombres en contre-jour, des recoins plus sombres où rien ne semble se donner à voir.

Et ici se joue sans doute à la fois la délicatesse et la puissance de ces images : les noirs sont extrêmement subtils, d’une subtilité qui les démultiplie comme autant de variances ; et à l’inverse, les zones claires sont brutales, rapides, prêtes à s’éteindre sans laisser de traces. La lumière vient comme en supplément, elle éclaire un monde qui n’a pas besoin d’elle, exactement comme ces réverbères qui éclairaient nos rues avant que les néons publicitaires ne les envahissent. Certes, sans lumière nous ne verrions pas, mais nos rues, nos quartiers seraient toujours là et nous pourrions encore nous déplacer dans ce monde fait de mille noirs que nous sentirions en aveugle.

Ce jeu entre la lumière et l’obscurité fait la force et la complexité de cette nouvelle série. La force plastique est indéniable. Chaque recoin de chaque image est habité, alors même que nous hésiterions parfois à dire qu’il est habitable. Mais cette puissance plastique est aussi ce qui permet à Jean Cazelles de dépasser la simple illusion. Sans elle nous pourrions nous réjouir de l’habileté du truc technique, nous exclamer devant des transistors qui sont devenus des simulacres d’immeubles et prendre Haute Tension pour un divertissement spectaculaire. Mais ce n’est pas le cas. Nous ne voyons pas encore des immeubles et nous ne voyons plus des composants électroniques. Nous voyons les uns et les autres dans une même plastique photographique.

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Si cette série me touche, ce que je ressens n’est donc pas de l’ordre du trompe-l’œil ; je ne prends pas plaisir à me laisser berner, ce qui serait par ailleurs tout à fait légitime… par ailleurs. Non, je ressens ici une sorte d’inconscient mis à découvert, une vérité absolument familière et pourtant inconnue jusqu’à présent, jusqu’au présent que me fait le photographe. Plus précisément, je crois pouvoir dire que je me découvre porteur malgré moi d’un schématisme qui travaille mon monde depuis le microcosme d’une carte informatique jusqu’aux macrocosmes des grandes villes. Et je ne pense pas être le seul. Car, finalement, ce qui m’habite et que pointent ces photographies, c’est la dualité du flux et du stockage non plus comme objets de l’urbanisme ou de l’architecture, mais comme philtre au travers duquel nous imaginons notre monde. Les jeux d’ombres de Haute Tension, après les lumières plus diffuses de Quartier Sensible nous révèlent que nous habitons dans cet univers géré de fond en comble par des flux entre lesquels, finalement, nos lieux ne sont que des entrepôts de stockage : ronds-points et pavillons, métros et cités, avions et aérogares, clic de souris et disque dur, algorithmes et entrepôts de Big datas, électrons et silicium, octets et mémoire, mémoire faite pour se vider comme un transistor pour que toujours le flux avance, ou recule, sans direction. Mais nous sentons aussi que, si nous habitons ce monde, c’est qu’il nous habite. Haute Tension nous découvre cette dimension de nous-mêmes et nous laisse, maintenant que nous savons, devant nos responsabilités.