Paysage

« Paysage » est un travail photographique sur le paysage, un paysage en chantier.

« Paysage » est une rébellion contre la tyranie du portrait.

Les photographies pourraient être placées sur un axe dont une direction tendrait vers le paysage et la direction opposée vers le portrait. Le portrait, c’est la photographie visée, celle qui désigne l’objet photographié, qui le livre au pouvoir du nom. Le portrait, « c’est Paul » et non pas l’image de Paul. Le paysage, c’est la photographie reçue, celle qui déborde le regard et les noms, mis à part celui de la poésie.

Entre le portrait et le paysage, l’opposition ne concerne pas tant les objets que les manières de voir : si je vise la tour Eiffel, j’en fais un portrait et je fais même le portrait de Paris ou de la France ; inversement, si j’accueille le visage de Cécile dans le cadre de mon regard, nous en faisons un paysage. La visée du portrait enferme le visible, le clôture, le rend disponible, exploitable ; l’hospitalité du paysage ouvre le regard, l’enrichit et reste à jamais insoumis.

Les portraits sont des prises par la vue, les paysages sont des dons du visible au visible.

« Paysage » est une rébellion contre l’absurdité des photographies à l’unité.

Que dirions-nous si l’on nous donnait à lire « orange », « être », « bouffon, ne me », « nés libres » ? Ne dirions-nous pas que les mots sont absurdes, qu’ils sonnent parfois, mais qu’il faut les expliquer, les « contextualiser » pour qu’ils disent leur sens ? Ou bien, à l’inverse, nous pourrions dire qu’ils sont merveilleux parce que l’on peut raconter n’importe quoi à leur sujet ! « nés libres » ! Quelle liberté pour l’imagination ! Cette imagination étant entendue, ici, non comme un art du don, mais plutôt comme l’exercice égostasique du narcissisme.

« orange être bouffon ne me né libres », voilà à quoi ressemblent des photographies réduites à des unités, mises à la suite les unes des autres. Et l’on voudrait nous faire croire qu’il y aura de meilleures photographies que d’autres, qu’il existe quelque chose comme « la meilleure photographie de l’année » ! Mais bien sûr, une fois réduit à néant le sens photographique des photographies, il reste des cadavres avec lesquels les charognards vont faire du business. Et quel business ! Des milliards d’images versées sur le NET, aussitôt vues aussitôt oubliées, aussitôt remplacées et soumises à la loi des « likes » qui leur permettra peut-être de durer quelques jours et qui, quoi qu’il en soit, entretiendront la compulsion chronophage et les gigantesques profits perçus sur la consommation du temps.

Contre le non-sens et l’oubli, les paysages parlent entre eux ; ils tissent le sens photographique de leurs photographies. Mais ce sens se dira avec du temps et non avec des likes. C’est la mémoire qui le fait vivre ; c’est elles que les paysages font parler. Et la mémoire ne se consomme pas, elle se crée, se recrée, s’hérite et se transmet.

Ainsi « Paysage » est un tissu de mémoire, une étoffe faite du passé de l’auteur et de la culture qu’il partage, car ce passé ne saurait être le bien privé d’un homme réduit à l’unité.

 

Ainsi « Paysage » est un bout de mémoire commune, un paysage parmi les autres qui ne demande qu’une chose : être accueilli par vos regards.

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